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«Les principes fondamentaux de l’activité de placement restent à réécrire.»

Foto A Carmine Orlaccio

Carmine Orlacchio
Associé fondateur et CIO d’OLZ SA

Carmine Orlacchio est associé fondateur et CIO d’OLZ, une société suisse d’Asset Management dont l’approche en matière d’investissement est fondée sur le risque. Si la diversification optimale est au centre de son quotidien professionnel, «Nino» a une démarche inverse dans sa vie privée...

 

Carmine Orlacchio, le succès, c’est quoi pour vous?

La dimension qualitative du succès est plus importante à mes yeux que la dimension quantitative, c’est-à-dire financière. Je mesure le succès à l’aune de l’héritage que laissera mon activité professionnelle. J’ai cofondé une société, j’ai imprimé ma marque en termes de culture d’entreprise, j’ai contribué à développer une approche en matière d’investissement. Ai-je apporté de la valeur ajoutée à nos clientes et nos clients? Ai-je mérité d’être reconnu par le personnel de l’entreprise et, plus généralement, par ses partenaires? Que restera-t-il de tout cela une fois que j’aurai pris ma retraite?

Quel est votre moteur?

Le défi quotidien de faire les bons choix. Lorsqu’on investit de l’argent, il faut s’efforcer jour après jour de garder une vision d’ensemble et de ne pas céder à la dynamique du court terme. Mon objectif doit être d’améliorer l’efficience et la performance à long terme de nos solutions de placement. A cet effet, je dois être très attentif à la dimension émotionnelle de mon métier. C’est à la fois difficile et motivant de toujours garder un horizon temporel long en ligne de mire, sans succomber à la tentation de l’immédiat. Les principes fondamentaux de l’activité de placement et de la gestion des risques restent à réécrire.

Au début de votre carrière, à quel défi majeur avez-vous été confronté?

Au niveau privé, il m’a fallu trouver l’équilibre entre vie de famille et création d’une entreprise, ce qui n’a pas été de tout repos. Heureusement, mon épouse s’est montrée très compréhensive. Au niveau professionnel, l’immense défi a été de lancer une activité d’Asset Management à partir de zéro: sans clientèle de départ, sans patrimoine, sans produits, sans historique. Nous avons démarré avec une bonne idée, une vision claire et beaucoup d’idéalisme. Les premières années ont été rudes.

Si je vous demande de citer un personnage qui a «réussi», à qui pensez-vous?

Je me limiterai au monde financier et citerai en premier lieu Ray Dalio, très en vogue actuellement, dont la réussite ne se mesure de loin pas seulement en termes de performance. J’ai découvert ses «Principes» il y a vingt ans et son approche m’a paru très inspirante, parce qu’il ne prêchait pas la maximisation du profit en prétendant que tout le reste suivrait de lui-même. Mais mon éternel chouchou, si je puis me permettre, c’est Harry Markowitz. Ses découvertes révolutionnaires sont hélas trop souvent galvaudées, en particulier par des hypothèses irréalistes sur le portefeuille de marché et la ligne d’efficience. Markowitz est souvent cité mais – osons le dire – rarement lu. Un autre grand nom en matière de marchés financiers est Daniel Kahneman. Il a énormément contribué à montrer que même le roi des investisseurs est un roi nu, c’est-à-dire que même les investisseurs sont de simples êtres humains et non les maîtres de l’univers ou des machines à optimiser. Il en conclut que nous devons être conscients de nos limites ainsi que des biais cognitifs qui influent sur nos décisions

Quels sont les principes qui vous guident en matière de conduite?

Il n’y a pas de leadership sans reconnaissance mutuelle. Pour être reconnu, je dois être proche de mes équipes, je dois connaître et comprendre leurs besoins, leurs souhaits, leurs problèmes. C’est le seul moyen de les accompagner dans le développement de leur carrière et, par là même, de faire avancer l’entreprise. C’est ma mission. J’ai à cet égard une démarche inclusive, j’écoute, j’analyse et je suis prêt à accepter un autre point de vue que le mien. Un leader n’est pas une étoile qui brille de sa propre lumière. Pour filer la métaphore astronomique, il ou elle est une planète dont la lumière (c’est-à-dire la réussite) n’est que le reflet d’autres lumières, celles des personnes qui l’entourent. Je suis fier de voir combien les personnes avec qui je travaille ont évolué et progressé au fil des années. C’est à elles qu’OLZ doit son succès.

Qu'est-ce qui vous plaît le plus – et le moins – dans votre travail?

En tant que membre du conseil d’administration et de la direction d’OLZ, mais aussi en tant que responsable de processus opérationnels, je suis confronté à des tâches réglementaires de plus en plus envahissantes. C’est assez stérile, coûteux pour l’entreprise – et pas très stimulant. Mais lorsque je travaille sur des solutions de placement ou que je résous des difficultés organisationnelles, je retrouve toute mon énergie!

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui débute dans l’Asset Management?

L’argent, c’est important – mais il y a plus important que l’argent. Pour débuter dans le métier, ne choisissez pas l’employeur qui vous paiera le plus, mais celui qui vous offrira un environnement de travail intellectuellement stimulant. Laissez-vous guider par votre curiosité et par votre volonté de tout comprendre. A chaque jeune qui fait ses débuts dans notre entreprise, je dis ceci: «c’est dans les premières années que tu construiras ton socle professionnel». Quand on est jeune, plein d’enthousiasme et bouillonnant d’idées, il faut savoir se dépasser et prendre des risques.

De quoi êtes-vous reconnaissant?

De ne pas être quelqu’un de matérialiste. L’argent, c’est ce qui me donne ma liberté de pensée et d’action.

Quel est votre plat ou votre menu préféré?

Je ne parlerai pas de la «cucina italiana», elle est si riche qu’il est impossible de choisir! C’est comme si vous me demandiez: vous préférez votre épouse ou votre mère? Concentrons-nous alors sur la cuisine suisse: mon plat préféré, c’est le Suure Mocke accompagné de Härdöpfustock, comme on dit chez nous!

Quel livre lisez-vous actuellement?

Je lis un classique des années 80, «Le bûcher des vanités» de Tom Wolfe. Dans ce livre, l’auteur stigmatise avec ironie la cupidité égoïste qui, dans les années 80 et 90, a dominé le secteur financier avant de déboucher sur la grande crise de 2008. Ce qui est passionnant chez Tom Wolfe, c’est son regard sur le secteur financier, un regard affûté qui lui permet de dénoncer impitoyablement les contradictions de l’économie américaine et de tendre un miroir à toute l’économie occidentale. D’une certaine manière, ses livres m’ont fourni une explication à la marée réglementaire actuelle, qui m’inonde et nous inonde avec la volonté bien intentionnée de délivrer le secteur financier de ses péchés.

Quel personnage célèbre aimeriez-vous rencontrer?

Le pape François, mais pas parce que je suis italien et que j’ai reçu une éducation catholique. Je le considère comme une des rares personnalités influentes au monde – voire la seule. Il préfère jeter des ponts que construire des murs, il a une approche inclusive. Son nom, qui fait référence à Saint François, est un programme en soi: il tente de révolutionner une institution multimillénaire, en proie à des scandales, en lui restituant son esprit originel et en la rapprochant de sa base. Mission (presque) impossible.

Quelle était votre matière préférée à l’école?

L'histoire. Les premières années, l’histoire grecque et romaine me fascinait. Ensuite, à l’école secondaire puis à l’université, j’ai appris à appréhender l’histoire comme une évolution, comme une conséquence du progrès social et technique qui favorise de nouvelles formes d’organisation économique, de nouvelles formes de civilisation et de culture au sein des sociétés. C’est ainsi qu’au fil des années, je me suis rapproché insensiblement de la philosophie.